En 2022, investir dans la défense en Europe était encore tabou. Les fonds d’investissement se détournaient du secteur, les questions éthiques paralysaient les débats, et l’idée qu’une start-up puisse décrocher un contrat militaire face à un grand groupe établi relevait de la fiction. Louise Boucher, elle, n’a pas attendu que les mentalités changent. Au lycée, elle dévorait les biographies de Steve Jobs et d’Elon Musk ; et en a retenu la leçon fondamentale : Think different.
Elle a créé Sisyphus Ventures en 2025, premier fonds européen entièrement dédié à la new defense, et lancé un Substack suivi par les acteurs clés de l’écosystème européen. Forte d’un bagage familial ancré dans le monde militaire et d’une conviction forgée dès les premières semaines du conflit ukrainien, à 31 ans elle s’est imposée comme l’une des voix les plus lucides d’un secteur en pleine transformation.
OpexNews : D’où vient votre intérêt pour la défense ?
Louise Boucher : Mon père a consacré toute sa vie à tenter de créer l’armée européenne à Bruxelles. Grandir dans une maison où défilaient des généraux et des responsables de l’ONU m’a profondément marquée. Et l’idée que l’Europe doit investir davantage en matière de défense, qu’elle devrait y consacrer au moins 2 % de son PIB, était une exigence qu’on entendait beaucoup depuis l’ère Obama. Tout cela a façonné mon état d’esprit. C’est finalement avec la guerre en Ukraine que j’ai franchi le pas et commencé à investir dans ce secteur.
Et pour être tout à fait franche, ce bagage familial m’avait rendue beaucoup plus ouverte à l’idée que la défense est essentielle pour l’Europe. Mais je reste avant tout une investisseuse, et ce que j’observais en Ukraine – le basculement technologique – est apparu très rapidement. Les blindés se révélaient très vulnérables. Aux États-Unis, des acteurs comme Anduril et Shield AI atteignaient un point d’inflexion et démontraient concrètement que des start-ups pouvaient décrocher de gros contrats face à des industriels très établis. En tant qu’investisseuse, cette profondeur de marché et ce nouveau type d’entreprises entraient désormais pleinement dans mes cordes.
En 2022, quand la Russie envahit l’Ukraine, vous êtes l’une des rares investisseuses à vous tourner immédiatement vers la défense. Qu’est-ce que cet événement vous a révélé sur l’avenir du marché que la plupart des investisseurs n’avaient peut-être pas encore compris ?
C’est vrai que je me suis mise à suivre l’actualité de bien plus près. Très rapidement, les premières semaines ont suffi à révéler l’importance des drones et la vulnérabilité des blindés. Pour qui prêtait l’oreille, tout était visible.
Mais ce déclic ne s’est pas produit par hasard. C’est toujours un mélange de facteurs : ce n’est pas uniquement mon environnement familial qui m’a orientée vers le monde militaire, mais l’accumulation de tout cela ; avoir baigné dans cet univers depuis l’enfance, lire sur le sujet, en parler avec mon père ; qui fait que je me suis retrouvée progressivement dedans.
J’ai aussi eu la chance de travailler chez Frst, un fonds qui a une manière de penser assez différente de la norme. Comme la plupart des fonds à l’époque, ils n’investissaient pas vraiment dans la défense, mais ils restaient très curieux du sujet. Ainsi, quand j’ai poussé mon premier investissement dans ce secteur, je savais qu’un des partenaires allait tendre l’oreille, examiner le dossier, me demander si c’était un bon business, mais qu’il ne reviendrait pas sur la question éthique. Être bien entourée m’a permis d’aller creuser le sujet sans avoir à rejouer systématiquement le même débat ; celui que j’ai pourtant eu des centaines de fois par la suite.
Entre 2022 et 2024, quand vous évoquiez la défense auprès d’investisseurs, comment réagissaient-ils en général ? Avez-vous eu des réactions qui vous ont particulièrement surprise, voire choquée ?
Mon premier investissement portait sur un logiciel de commandement et contrôle (C2) avec Comand AI. À l’époque, beaucoup trouvaient cela très atypique : investir dans une start-up de la défense était déjà inhabituel, mais une start-up purement logicielle dans ce secteur l’était encore davantage. Je remercie Frst de m’avoir fait confiance à ce moment-là.
Par la suite, avec Harmattan AI et d’autres dossiers, c’est la question éthique qui revenait systématiquement. C’était presque le seul angle sous lequel mes interlocuteurs abordaient le sujet. Au sein du fonds londonien (Northzone) pour lequel je travaillais, investir dans la défense n’était tout simplement pas envisageable. Les débats avec les associés tournaient invariablement autour de cette même question. J’ai encore eu cette conversation récemment avec un partenaire d’un fonds européen gérant plusieurs milliards d’euros. Les mentalités évoluent, certes, mais beaucoup plus lentement qu’on ne le souhaiterait.
Comand AI est votre premier investissement dans la défense. Qu’est-ce qui vous a amenée à cette start-up, et pourquoi un logiciel de commandement militaire comme point d’entrée dans le secteur ?
Je voulais réaliser un investissement dans la défense et j’avais commencé à contacter de nombreuses personnes sur LinkedIn, travaillant au sein des grands groupes de défense traditionnels. C’est à ce moment-là que j’ai rencontré Loïc Mougeolle, le futur fondateur de Comand AI. À l’époque, il commençait tout juste à lancer une entreprise, sans que le projet soit encore clairement défini. Nous nous sommes suivis pendant plusieurs mois : de mon côté, je cherchais à m’acculturer au secteur, ce qui demande un vrai effort de compréhension. J’avais alors la conviction que les start-up allaient progressivement pouvoir concurrencer les grands groupes établis.
Même aujourd’hui, je m’interdis d’avoir une position trop arrêtée sur le bon produit à choisir. Je fais confiance aux fondateurs sur ce point. Loïc disposait d’un réseau solide parmi les militaires et la Direction générale de l’armement (DGA). Je lui ai donc fait confiance pour identifier les bons produits à développer. S’il m’avait parlé de sous-marins autonomes, j’aurais investi dans ce domaine. J’écoute toujours l’avis des équipes fondatrices, tout en ayant mes propres sujets de prédilection dans lesquels je cherche activement des entreprises.
Harmattan AI est votre principal fait d’armes selon vos propres mots. Mouad M’Ghari vous a contactée sur LinkedIn, qu’est-ce qui dans son profil ou sa vision vous a immédiatement convaincue d’investir à titre personnel ?
Ce que je recherche avant tout, c’est une double capacité. D’abord, savoir lever des fonds : avoir une vision claire, convaincante, et maîtriser l’exercice du pitch. Ensuite, avoir un accès privilégié aux talents. Mouad avait beau n’avoir que 23 ou 24 ans, il avait réussi à attirer autour de lui des profils bien plus expérimentés que lui. Il les a convaincus alors qu’il était un jeune fondateur fraîchement sorti du MIT1. Cette capacité à recruter des gens bien au-delà de son réseau et de son propre CV est déterminante. Car ce n’est pas seulement pour les cofondateurs que cela compte, c’est aussi pour les dix prochaines recrues, et ainsi de suite, en permanence. C’est vraiment ce que j’observe en priorité : comment une équipe parvient-elle à attirer les talents ?
Les fonds européens ont mis des années à s’intéresser sérieusement à la défense, alors que la menace était pourtant visible. Est-ce de la naïveté, de la frilosité, ou une forme de conformisme idéologique ?
Honnêtement, il y a une forme de lâcheté. Cela dit, ce qui est rassurant, c’est que l’on n’a pas besoin que tout le monde change d’avis en même temps : le monde est grand et la concurrence existe. Il y a d’autres personnes comme moi qui créent des fonds dédiés à la défense, des fonds généralistes qui acceptent désormais d’investir dans l’offensif, des fonds américains, des fonds suédois. L’écosystème se structure, même si cela prend du temps.
En 2025, plus de 30 fonds dédiés à la défense ont été créés en France, soit plus qu’en trente ans. Est-ce que cette affluence soudaine de capitaux profite vraiment aux jeunes start-ups, ou crée-t-elle une concurrence qui complique votre travail ?
Le chiffre de 30 fonds dédiés à la défense en France me paraît gigantesque. Et surtout, la réalité du terrain tempère cet enthousiasme : nous sommes mi-avril, et beaucoup de ces fonds, qui visaient des montants bien supérieurs au mien, n’ont toujours pas bouclé leur premier tour de financement : ce qui signifie concrètement qu’ils ne peuvent pas encore investir. Certains projets sont annulés, d’autres reportés, et dans certains cas, c’est finalement le fonds généraliste qui pilote ces véhicules qui décide d’investir directement en défense, sans passer par un fonds dédié. Beaucoup semblaient penser qu’il était facile de lever des fonds dans ce secteur. En réalité, nombreux sont ceux qui se heurtent à des difficultés.
Il faut aussi distinguer les différents types de fonds qui s’intéressent à la défense : beaucoup relèvent du private equity, qui investit à des stades de maturité et sur des tickets très différents des miens. Pour ma part, j’ai choisi de créer un fonds de taille modeste, en m’inspirant de ce que j’observais aux États-Unis.
Le modèle que j’ai identifié est le suivant : les fondateurs de start-up dans la défense ont besoin de beaucoup de capitaux. Ils s’appuient généralement sur un grand fonds généraliste pour l’essentiel de leur financement, mais ils tiennent à intégrer à leur board un investisseur spécialisé en défense, qui apporte un chèque plus petit mais une expertise et un réseau que le fonds généraliste ne peut pas offrir.
Je le constate sur mes derniers investissements : les tours de table étaient sursouscrits (oversubscribed) – les fondateurs recevaient plus d’engagements qu’ils n’en cherchaient – et ils ont dû réduire la participation de chaque investisseur, voire en écarter certains. À plusieurs reprises, j’étais la seule dont le chèque n’avait pas été réduit. Cela confirme ma conviction : même si la compétition s’intensifie globalement – ce qui est une bonne nouvelle pour les fondateurs, qui ont accès à plus de capitaux et peuvent choisir leurs partenaires – il existe encore très peu d’investisseurs véritablement spécialisés en défense. Et c’est précisément ce que les entrepreneurs recherchent et valorisent.
Où en est votre levée de fonds de 20 millions d’euros ? C’est modeste comparé aux fonds américains. Est-ce une contrainte ou un choix délibéré pour rester agile ?
Nous sommes en train de boucler notre objectif de levée, et il est possible que nous allions au-delà de 20 millions d’euros. Après, c’est aussi cohérent avec ce que je veux construire : un fonds plus grand permet de faire plus d’investissements. Je verrai comment les choses évoluent.
Choisir 20 millions, c’est aussi se conformer à un standard de marché. Lorsqu’il s’agit d’un premier fonds, dans la sous-catégorie du venture capital à laquelle j’appartiens, la norme se situe entre 10 et 30 millions d’euros. J’avais aussi conscience que cette taille me permettrait de lever rapidement et de me concentrer sur la performance.
Convaincre des investisseurs de miser sur la défense est déjà un défi en soi. Le faire sans avoir géré de fonds auparavant, c’est un défi supplémentaire. Comment l’avez-vous relevé ?
Les objections ne manquaient pas : oui, c’est la défense, oui je suis jeune, seule, et je n’ai jamais géré de fonds auparavant. Il est difficile de savoir précisément quel argument a fini par convaincre les uns et pas les autres.
Aujourd’hui, j’observe que les investisseurs se répartissent globalement en deux camps. D’un côté, ceux qui pensent que la défense est une bulle spéculative ; que tout le monde s’y précipite et que le monde est devenu fou. De l’autre, ceux qui continuent de considérer que ce n’est tout simplement pas éthique. Entre les deux, il y a finalement assez peu de personnes qui se disent sobrement : « J’y crois, je pense que ça vaut le coup sur le long terme, les valorisations ont certes augmenté, mais nous ne sommes pas dans un emballement irrationnel. C’est important, et c’est éthique. » C’est étrange, parce que ce couloir de conviction raisonnée est finalement très étroit.
Vous écrivez dans votre Substack que l’Europe aurait tort de simplement reproduire ce que font Palantir ou Anduril, et qu’elle devrait viser plus haut : construire des entreprises capables de les surpasser à terme. Mais est-ce vraiment réaliste, ou est-ce surtout une façon de mobiliser les investisseurs européens autour d’un récit ambitieux ?
Je pense que tout est réalisable. SpaceX l’a démontré avec les lanceurs réutilisables : ce qui semblait impossible est devenu réalité. Mais pour en revenir à des acteurs comme Anduril ou Palantir, je pense que la thèse de souveraineté est en réalité un peu dangereuse, parce qu’elle masque une réalité simple : que le client soit un gouvernement ou une armée, il choisira à la fin le meilleur produit au meilleur prix. La performance primera toujours. Certes, à qualité égale entre deux solutions, une légère préférence pour le produit national peut exister – on pourrait imaginer qu’un État européen choisisse Mistral AI plutôt qu’OpenAI – mais dans la grande majorité des cas, c’est le produit le plus performant qui l’emporte.
Et honnêtement, en tant que citoyenne, c’est ce qu’on devrait souhaiter. Que les décideurs utilisent un excellent modèle d’IA ou un logiciel performant plutôt qu’un outil médiocre a un impact considérable : cela change leur capacité de décision, et in fine, la façon dont nos impôts sont utilisés et leur efficacité.
C’est pourquoi je dis aux entrepreneurs qu’il ne faut pas se cacher derrière le mot souveraineté en se disant « je vais faire un Palantir européen et gagner mes contrats parce que je suis européen ». Si Palantir est choisi, c’est avant tout parce que c’est un excellent produit. L’objectif doit être de faire aussi bien qu’eux, voire mieux.
Vous défendez l’idée qu’une start-up de défense doit maîtriser toute sa chaîne, de la conception à la production. Mais pour une jeune entreprise qui débute, cela ne représente-t-il pas un coût prohibitif ?
Se fixer dès le départ l’objectif de maîtriser un maximum de sa chaîne de production crée un état d’esprit particulier. À chaque achat, à chaque décision, on se pose les mêmes questions : est-ce vraiment nécessaire de l’acheter à l’extérieur ? N’existe-t-il pas une solution moins coûteuse ? Ne pourrait-on pas le développer soi-même ? C’est précisément cette discipline qui pousse naturellement vers une intégration verticale poussée.
C’est d’ailleurs pour cette raison qu’on voit les start-up de défense lever des fonds très tôt, dès leurs premiers mois d’existence – comme EGIDE très récemment. Construire ces technologies demande du capital, et beaucoup. Les entreprises de défense sont une espèce à part entière : les coûts sont élevés, les cycles longs, les exigences techniques considérables. Mais c’est aussi de cette façon qu’on construit des entreprises solides et durables. Ces investissements sont certes très spécifiques, mais le jeu en vaut largement la chandelle.
Washington durcit ses règles d’achat en faveur des industriels américains (Buy American), fermant progressivement son marché aux acteurs étrangers. Est-ce une opportunité pour l’Europe de développer une industrie de défense plus autonome, ou une menace pour les entreprises qui misaient sur le marché américain ?
Les États-Unis restent notre premier partenaire, à la fois allié et commercial – et c’est réciproque. L’Europe est l’une des régions avec lesquelles ils échangent le plus, et se fermer mutuellement n’aurait aucun sens économique. Je ne souhaite pas que l’Europe grandisse en s’éloignant des États-Unis. Il est essentiel que nous restions alliés, que nous continuions à commercer, et cela passe aussi par des achats mutuels dans toutes les catégories, y compris la défense.
Cela dit, je pense que ce qui s’est passé avec Donald Trump a été un signal d’alarme pour beaucoup d’Européens. Nous avons réalisé que cette dépendance pouvait nous fragiliser. Peut-être que cela aura au moins eu le mérite d’ouvrir une vraie discussion : pendant des décennies, nous avons bénéficié du parapluie américain sans nous donner les moyens d’assurer notre propre sécurité. Il est temps de changer cela.
Selon vous, quelle est la prochaine grande révolution technologique dans la défense que les investisseurs n’ont pas encore anticipée ?
Parmi les domaines technologiques encore sous-investis, y compris dans les contrats annoncés par les gouvernements, le spatial me semble être le plus sous-estimé. Disposer d’un nombre suffisant de satellites, savoir collecter et analyser les données qu’ils produisent, représente un enjeu stratégique considérable. Le champ de bataille devient en effet de plus en plus transparent : il est de plus en plus difficile de se dissimuler, ce qui rend la rapidité d’action absolument déterminante.
Par ailleurs, disposons-nous aujourd’hui de véritables missiles hypersoniques ? D’avions hypersoniques opérationnels ? Pas vraiment, nous en sommes encore aux prémices. Mais c’est précisément là que se jouera une grande partie de la compétition militaire dans les années à venir. La démocratisation de l’accès à l’espace et ses conséquences sur le champ de bataille constituent, selon moi, la prochaine grande révolution technologique que les investisseurs n’ont pas encore pleinement anticipée.
Investir dans la défense soulève des questions éthiques que peu d’investisseurs veulent aborder publiquement. Comment répondez-vous à ceux qui vous reprochent de financer des systèmes létaux ?
Je pense que la paix repose sur la capacité à disposer des meilleurs systèmes de défense, mais aussi des meilleurs systèmes d’attaque, avec l’objectif qu’ils ne soient jamais utilisés. Une guerre prend fin lorsque l’adversaire estime ne plus avoir l’avantage. La dissuasion offensive est donc au cœur de l’équilibre sur lequel nous vivons aujourd’hui. L’arme nucléaire en est l’exemple le plus frappant : son coût humain et politique est tellement prohibitif qu’elle a, grosso modo, garanti 70 ans de paix à l’échelle mondiale.
Cela dit, cette logique a ses limites. Une puissance militaire très importante peut aussi inciter un État à adopter une posture belliqueuse. Mais l’Europe, de manière générale, n’est plus dans une logique de conquête. C’est précisément pour cette raison que je suis tout à fait à l’aise avec l’idée d’investir dans des systèmes d’armes offensives développés en Europe : le risque que ces armes se retrouvent utilisées à des fins que je réprouve me semble très faible.
Où tracez-vous personnellement la ligne entre ce dans quoi vous acceptez d’investir et ce que vous refusez ?
Je me refuse à décréter à l’avance qu’une catégorie entière est hors de ma portée ou que je n’y toucherai jamais. C’est précisément cette posture qui a conduit tant d’investisseurs à ignorer la défense pendant des années. Exclure un sujet a priori, sans l’avoir examiné, c’est se priver de la capacité à comprendre le monde tel qu’il est. Je préfère regarder, analyser, puis décider.
Certaines start-ups de défense européennes affichent des valorisations très élevées par rapport à leurs revenus réels. Pensez-vous que le secteur est dans une bulle, ou ces valorisations sont-elles justifiées ?
Je pense que les deux réalités peuvent coexister. D’un côté, il est vrai qu’énormément de capital s’est dirigé vers la défense ces dernières années. Mais ce phénomène n’est pas propre à ce secteur : c’est le cas dans toutes les catégories – l’IA, la tech, etc. La défense n’est qu’un symptôme d’une réalité plus large : il y a aujourd’hui beaucoup de capital disponible, et il se concentre naturellement sur les meilleures start-ups, ce qui tire les valorisations vers le haut. La défense n’est pas immunisée contre ce qui se passe dans le reste du monde de la technologie.
Il ne faut pas non plus oublier le contexte historique. Aux États-Unis, Anduril a mis quatre ans pour décrocher un contrat majeur, Palantir sept ans. En Europe, nous vivons un chapitre bien plus court et bien plus intense. Nos start-ups signent des contrats plus rapidement, pour des montants plus importants, avec plusieurs gouvernements simultanément : c’est inédit. Le marché s’emballe, et des valorisations élevées reflètent en partie cette réalité : c’est la demande qui accélère.
Nous sommes passés d’un monde où vendre aux militaires semblait impossible à un monde où les bonnes start-ups doivent choisir à qui elles vendent, tant leur pipeline de prospects est plein. Le vrai défi n’est plus de convaincre les clients, mais de rester concentré dans un environnement qui tire dans tous les sens. Ce n’est donc pas une bulle irrationnelle ; le rationnel derrière ces valorisations est bien réel.
Vous avez bâti toute votre thèse autour de la montée en puissance de la défense tech en Europe. Mais existe-t-il des scénarios (politiques, économiques ou technologiques) qui vous feraient douter de cette direction et reconsidérer vos choix d’investissement ?
C’est assez révélateur : un investisseur américain pro-MAGA m’a dit un jour que le problème avec l’Europe, c’est qu’il faudrait voir des troupes marcher dans les rues de Paris pour nous réveiller. Et il n’avait pas tout à fait tort sur le diagnostic.
Heureusement, quand on parle aux militaires, aux généraux, aux gens de la DGA, ils sont très clairs : le changement de paradigme vers un monde de guerre technologique est réel et durable. Mais j’ai toujours cette crainte que si la guerre en Ukraine s’arrête – ce que je leur souhaite sincèrement – l’Europe reparte comme si de rien n’était. Or les signaux s’accumulent : le Groenland, les doutes sur la pérennité de l’OTAN, le conflit en Iran qui a confirmé ce qu’on avait déjà vu en Ukraine. Ce n’est pas un simple conflit isolé, c’est un changement de paradigme profond.
Pour autant, on n’est jamais vraiment à l’abri d’un retournement politique. Les stocks que nous avons constitués ne sont pas dimensionnés pour faire face à un conflit majeur. Le narratif sécuritaire est très fort aujourd’hui, ce qui pousse les gouvernements à agir, mais cela peut changer. Et certains pays, comme la France ou le Royaume-Uni, ont des marges de manœuvre budgétaires très limitées. C’est d’ailleurs pour cette raison que le centre de gravité de l’Union européenne est en train de se déplacer vers l’Allemagne et l’Europe de l’Est : ces pays ont les moyens d’aller au bout de leur discours politique.
J’investis évidemment toujours en France, mais je cherche des entreprises capables d’exporter très rapidement. Harmattan AI l’a très bien fait.
Votre newsletter est devenue une référence pour beaucoup d’acteurs de la new defense. À quoi vous sert-elle concrètement, trouver de nouvelles start-ups à financer, attirer des investisseurs, ou est-ce avant tout un exercice personnel de réflexion ?
Écrire sur Substack me permet avant tout de creuser un sujet en profondeur et de clarifier ma propre pensée. Il n’y a rien de tel qu’avoir une audience pour s’obliger à structurer et assumer ce que l’on pense vraiment.
Tout a commencé alors que j’étais encore en poste. J’avais commencé à publier des articles sur la défense, qui ont rapidement circulé ; non pas parce que je les avais particulièrement mis en avant, mais parce que des personnes du secteur les ont repartagés spontanément. J’ai alors réalisé qu’il existait un vrai appétit pour ce type de contenu. Les réactions oscillaient entre scepticisme et intérêt sincère, mais ceux qui étaient déjà investis dans le secteur y trouvaient une vraie valeur.
Aujourd’hui, le Substack est aussi devenu un outil de sourcing. Lorsque je publie sur un nouveau sujet, des fondateurs me contactent directement parce qu’ils ont lu mes analyses et se reconnaissent dans ma vision. C’est une audience très ciblée – européenne, centrée sur la défense – et il est important d’y être identifiée et reconnue.
Comment faites-vous le lien entre la technologie que développe une start-up et ce dont les militaires ont réellement besoin sur le terrain ? Travaillez-vous avec des profils issus de l’armée pour challenger vos décisions d’investissement ?
Pour challenger mes décisions d’investissement, je m’appuie sur plusieurs sources. J’échange régulièrement avec des profils issus des forces spéciales, par exemple, qui combinent une excellente lecture du terrain et une vraie appétence pour la technologie. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, ce ne sont pas eux qui ont des positions extrêmes ou irréalistes ; c’est souvent l’inverse. Je tiens à nuancer cette image parfois caricaturale qu’on leur attribue.
Ensuite, les théâtres d’opérations récents (l’Ukraine, l’Iran) constituent une source d’information précieuse. Ces pays ont investi dans des technologies de défense avant nous, et observer ce qui fonctionne ou non sur le terrain est extrêmement instructif. On constate que de plus en plus de pays s’y mettent, et que les commandes s’enchaînent. Au fond, c’est autant en regardant ce qui se passe ailleurs dans le monde qu’en multipliant les conversations directes avec des experts que je construis ma conviction.
Vous évoluez dans deux mondes (le capital-risque et la défense) historiquement dominés par les hommes. Est-ce que cela a changé la façon dont on vous perçoit, dont on vous reçoit, ou dont on vous écoute ?
Il y a d’autres femmes qui ont créé leur propre fonds ; ce n’est peut-être pas tout à fait une coïncidence. Il est possible que certaines aient estimé qu’il était plus simple de lancer leur propre structure que de devoir convaincre en interne dans un fonds existant.
Mais honnêtement, être une femme dans ce milieu n’est pas nécessairement un désavantage. Au contraire, cela crée parfois une forme de curiosité bienveillante. Si vous avez osé vous lancer dans la défense, les gens y voient une liberté de pensée, une audace, qu’ils respectent – indépendamment du genre ou de l’âge. On se souvient de vous pour ce que vous faites, pas pour qui vous êtes. Donc, pour les femmes qui hésitent à se lancer : il faut oser. Le monde est sans doute un peu moins hostile qu’on ne le croit.
Pour un entrepreneur européen qui voudrait se lancer dans la défense mais qui hésite encore, quel serait votre conseil ?
Honnêtement, mon conseil serait d’aller en Ukraine. Au-delà de l’aspect romantique et patriotique, la défense est un secteur très concret : c’est du hardware, de la production industrielle, des environnements exigeants. Il est difficile de savoir si l’on va aimer ça sans s’y être confronté directement.
Et l’Ukraine est un terrain d’observation exceptionnel. Les Ukrainiens sont très ouverts et disposés à montrer ce qui se passe sur le terrain, dès lors qu’on vient d’un pays allié – comme la France. C’est un voyage accessible : un avion, un train, et tout le monde parle anglais. Sur place, on peut rencontrer des entrepreneurs, comprendre ce qu’est concrètement un drone, voir ce que signifie produire trois cents UGV2 par semaine. En quelques jours, on sait si ce monde nous attire ou nous rebute ; parce que c’est des tests en continu, des processus lents, des environnements hostiles, et ce n’est pas glamour tous les jours.
Je dis ça parce qu’il y a parfois une forme d’élan patriotique qui pousse certains à se lancer en se disant « je vais sauver la France ». C’est une belle intention, mais la réalité du secteur est bien plus prosaïque. Autant le savoir avant de s’engager.
Est-ce qu’il y a un livre qui t’a accompagnée, ou qui t’accompagne encore ? Pas forcément géopolitique, pas nécessairement en lien direct avec la défense.
Au lycée, j’avais dévoré des biographies : Steve Jobs, Elon Musk, Peter Thiel. Puis la science-fiction a pris une place centrale : Asimov, Le Problème à trois corps, entre autres. Ce que j’aime dans ce genre, c’est sa capacité à montrer concrètement comment la technologie peut transformer la réalité ; ce n’est pas uniquement des histoires de voyages dans le temps. On y retrouve souvent un thème récurrent : une humanité qui avance collectivement vers un grand objectif, portée par des causes qui la dépassent et par la puissance de la technologie. Et je pense que c’est pour ça que cette littérature rend profondément techno-optimiste.
Photo © Sisyphus Ventures