« Cela ne suffit pas encore » : derrière les records du missilier européen MBDA, l’ampleur du retard à combler
Il aurait pu se féliciter. Les chiffres lui donnaient toutes les raisons de le faire. Mais Éric Béranger a choisi autre chose. Ce jeudi 26 mars sur Radio Classique, le PDG de MBDA a résumé deux ans d’efforts industriels par un constat sobre : « Nous sommes dans une montée en puissance extraordinaire. Cela me préoccupe parce qu’aujourd’hui, cela ne suffit pas encore. » C’est ce « pas encore » qui dit tout sur l’époque.
Une réussite industrielle dans un contexte qui ne l’est pas
Les faits d’abord. Entre 2023 et 2025, MBDA a doublé l’ensemble de sa production de missiles. La cadence annuelle des Mistral a été multipliée par quatre. Les livraisons d’Aster ont dépassé de cinq fois les prévisions l’an dernier et doivent encore doubler en 2026. Le chiffre d’affaires atteint 5,8 milliards d’euros, en bond significatif par rapport aux 4,9 milliards de 2024. Le carnet de commandes culmine à 44,4 milliards, dont 70 % d’origine européenne. Pour 2026, une nouvelle hausse de 40 % de la production est programmée.
Dans n’importe quel autre contexte industriel, ce bilan serait un triomphe sans réserve.
Mais le contexte n’est pas ordinaire. Les guerres en Ukraine et dans le Golfe ont mis à nu une réalité que les dividendes de la paix avaient soigneusement enfouie pendant trente ans : les armées européennes n’ont pas de stocks. Elles ont des catalogues. La nuance, en temps de crise, coûte cher.

Le pari de l’anticipation
Pour répondre à l’urgence, MBDA a rompu avec l’une des règles cardinales du secteur. Le groupe n’attend plus les contrats signés pour lancer ses lignes. « Sur les missiles en forte demande, cela fait maintenant plusieurs années que nous n’attendons plus les contrats pour commencer à fabriquer et à approvisionner les composants », a expliqué Eric Béranger. En 2025, près d’un milliard d’euros ont été engagés de cette façon, sans commandes fermes, sur anticipation pure.
C’est un pari industriel considérable. Et c’est aussi l’aveu que le modèle traditionnel – je produis quand on me le demande – est devenu incompatible avec la réalité géopolitique.
Le plan d’investissement suit la même logique de rupture. Annoncé à 2,5 milliards d’euros sur cinq ans il y a un an, il est désormais doublé : 5 milliards d’euros entre 2026 et 2030, sur le sol européen. 2800 recrutements sont prévus dès cette année, après 2700 l’an dernier. Le groupe dépasse les 20 000 salariés.
France Munitions : l’État commande enfin
La veille de cette conférence de presse, le Premier ministre Sébastien Lecornu a pris la parole à l’Assemblée nationale pour annoncer France Munitions : 8,5 milliards d’euros supplémentaires pour les stocks de munitions des armées françaises entre 2026 et 2030, en complément des 16 milliards de la loi de programmation militaire (LPM) votée en 2023. Pour donner l’échelle, le Premier ministre a rappelé que : c’est comme si l’intégralité du budget annuel des armées du début des années 2000 avait été consacrée aux seules munitions.
L’accent porte sur la défense sol-air, le SAMP/T NG, l’alerte avancée et la lutte anti-drones (LAD). Des commandes de centaines d’Aster et de milliers de Mistral sont envisagées, au point de rendre nécessaire, précise Matignon, la construction d’une nouvelle chaîne de production. Le message à l’industrie est on ne peut plus direct.
L’ex-locataire de Brienne a également annoncé un plan « industrie duale » de 300 millions d’euros pour intégrer des industriels civils dans les chaînes d’approvisionnement de défense. L’idée n’est pas nouvelle, elle aurait même pu germer plus tôt. Mais elle prend enfin une enveloppe budgétaire.
Saturer, épuiser, ruiner : la logique du drone bon marché
Les conflits récents ont imposé à toutes les armées une équation que personne n’avait vraiment anticipée à cette échelle. Un drone Shahed iranien coûte quelques milliers d’euros. Le missile qui l’intercepte, des centaines de fois plus. La logique de l’attaquant est implacable : saturer, épuiser, ruiner.
Eric Béranger ne fuit pas le sujet. Il le retourne : quand un MICA détruit un Shahed, il protège des infrastructures infiniment plus coûteuses et, surtout, des vies humaines. L’équation économique brute est trompeuse. Mais elle ne règle pas le problème de volume. On ne peut pas indéfiniment répondre à des milliers de drones avec des missiles de haute précision fabriqués en petites séries.
MBDA travaille donc simultanément sur plusieurs registres. Sky Warden, son système de neutralisation des drones en zone proche, vient de signer ses deux premiers contrats export. Le SAMP/T NG s’impose comme la réponse européenne au Patriot, le Danemark l’ayant commandé l’an dernier, premier pays hors Italie et France à franchir le pas, dans un contexte où les questions sur la fiabilité du parapluie américain se posent ouvertement dans les capitales européennes.
Pour les horizons plus lointains : STRATUS, futur missile de frappe profonde franco-britannique appelé à remplacer le Storm Shadow et le SCALP, avec une participation italienne désormais en vue. Et HYDIS1, programme européen d’intercepteur hypersonique dont la phase de concept doit s’achever d’ici la fin de l’année.
L’AKERON LP valide ses fonctions clés
Par ailleurs, ce 24 mars, l’OCCAR a annoncé le tir réussi d’un prototype de l’AKERON LP depuis le site d’essais de l’Île du Levant, opéré par la DGA Essais de Missiles. Cible : un objectif maritime. Fonctions validées : guidage laser et liaison de données bidirectionnelle missile-lanceur.
Un tir de développement, certes, mais pas seulement. L’AKERON LP, missile de cinquième génération inscrit dans le programme MAST-F2, est conçu pour rester connecté à son opérateur pendant le vol, mettre à jour sa désignation de cible en plein engagement et basculer entre modes de guidage selon la situation. Ce sont précisément ces fonctions, la boucle homme-machine maintenue jusqu’à l’impact et la capacité à frapper au-delà de la ligne de vue, qui ont été validées lors de ce tir.
Le choix d’une cible maritime est également significatif. Il confirme que l’AKERON LP n’est pas uniquement un missile antichar, mais un effecteur polyvalent capable d’intervenir aussi contre des des navires légers, des hélicoptères ou des infrastructures selon les besoins. Pour la France, c’est une étape tangible vers un effecteur souverain de haute précision, capable d’opérer dans les environnements les plus complexes. Pour l’OTAN, c’est le signe que le pilier européen de la frappe de précision commence à avoir une réelle épaisseur.
Tout est là. Sauf l’urgence
Sur la capacité de l’Europe à se défendre seule, Béranger ne botte pas en touche. « En Europe, nous avons les compétences, nous avons une base industrielle et technologique de défense, et si nous nous mobilisons et regroupons nos forces, nous avons également les financements. Nous avons tout ce qu’il faut pour nous mettre en ordre de bataille. »
MBDA en est lui-même la démonstration. Né de la coopération franco-britannique-italienne, codétenu par Airbus, BAE Systems et Leonardo, le groupe est peut-être l’entreprise de défense la plus réellement européenne qui existe, y compris dans la composition de son comité exécutif.
Les pièces du puzzle sont là : France Munitions côté budgétaire, MBDA côté industriel, AKERON LP côté programmes. Ce qui manque encore, et Eric Béranger l’a dit à sa manière avec ce « pas encore », c’est le tempo. La vitesse à laquelle tout cela se met en place face à des adversaires qui, eux, n’attendent pas.