Ils croyaient acheter un avion. Ils ont acheté un système. Et c’est précisément ce qui rend l’essai de Joseph Henrotin, Un avion pour les gouverner tous. Le F-35, prisme de la dépendance stratégique européenne (Editions du Rocher), si stimulant : la thèse de la dépendance est connue, oui, mais le directeur de recherche au CAPRI1 et rédacteur en chef de la revue Défense & Sécurité Internationale entre dans le vif du sujet, chiffres et mécanismes à l’appui. Il ne se contente pas d’un constat politique ; il montre où la dépendance se loge, comment elle se fabrique, et pourquoi elle peut finir par peser sur la liberté d’action des pays européens qui ont fait ce choix.
Mises à jour, données, logistique : les nouveaux points de pression
Premier mérite : rappeler l’échelle. D’ici 2035, treize forces aériennes européennes doivent voler sur F-35, et au moins quatorze pays de l’OTAN en disposeront. Ce n’est pas un achat opportuniste : c’est une standardisation continentale. Et Joseph Henrotin insiste sur l’erreur de départ du débat public : regarder le F-35 comme un « simple » chasseur. L’appareil est conçu comme une centrale de connectivité, un nœud de fusion et de partage de données, un cyber-objet qui n’existe pleinement que par ses flux : bibliothèques de menaces, standards, mises à jour, maintenance intégrée, logistique, formation. Dit autrement : la souveraineté ne se joue plus seulement au hangar, elle se joue dans l’écosystème.

Deuxième mérite : dégonfler les faux débats sans dédramatiser le risque. La controverse du « kill switch » est un écran de fumée. L’auteur montre qu’on n’a pas besoin d’un bouton magique pour créer une contrainte, et que le pouvoir se loge moins dans un interrupteur imaginaire que dans la gouvernance quotidienne d’un système dont Lockheed Martin est l’architecte industriel central. Un ensemble aussi numérisé peut être entravé par des moyens plus ordinaires, donc plus plausibles : rythme des mises à jour, alimentation des Mission Data Files (les bibliothèques de menaces, promises à des cycles très rapides, de l’ordre de 22 heures dans l’ouvrage), correctifs cyber, intégration d’armements, priorisation logistique. On ne coupe pas : on ralentit. On ne bloque pas : on requalifie. Et dans des flottes souvent réduites, ce simple ralentissement, qu’il soit technique, contractuel ou industriel, peut suffire à produire un effet stratégique.
Coût de possession : le point aveugle des débats publics
Troisième mérite, et c’est là que l’essai devient particulièrement concret : Joseph Henrotin traite le soutien et les coûts comme une dimension politique, pas comme une annexe comptable. Il rappelle que le F-35 a été vendu comme une solution « best value for money », y compris sur le coût de possession. Or, l’heure de vol raconte une autre histoire. Après avoir atteint des niveaux très élevés dans les premières estimations (jusqu’à 87 000 dollars en valeur 2012), le coût a certes baissé, mais il reste élevé : le GAO (Government Accounting Office) l’estime à 33 600 dollars en valeur 2012, ce qui représente environ 48 000 dollars en valeur 2025. En face, les ordres de grandeur cités dans le livre sont sans appel : environ 20 000 dollars pour le Rafale (Dassault Aviation), et autour de 7 500 dollars pour le Gripen (Saab).
L’écart n’est pas un détail : il conditionne l’entraînement, la disponibilité, le format, et donc la capacité à durer. Joseph Henrotin pointe le paradoxe : face au coût d’exploitation, on réduit les heures de vol et l’on mise davantage sur les simulateurs pour tenir l’équation budgétaire. Solution rationnelle sur le papier, mais qui ouvre une question simple : quel niveau de préparation réelle, sur la durée, quand l’outil du quotidien devient une sorte de Ferrari qu’on évite de sortir trop souvent ?

Quatrième mérite : l’essai relie le coût, la disponibilité et la logistique à une critique plus profonde du managérialisme. Le F-35 n’est pas seulement un programme ; il est l’étendard d’une vision où l’on promet de faire mieux avec moins, grâce à l’information, à l’automatisation, à la maintenance intégrée, au flux optimisé. Mais la guerre, elle, n’aime ni le flux tendu, ni les dépendances invisibles. L’auteur détaille la complexité d’ALIS2 (et son évolution vers ODIN3), l’empilement de correctifs, les fragilités d’une architecture en réseau, les contraintes d’une supply chain immense, et les risques cyber qui vont avec. Là encore, ce n’est pas un concours de perfection technique : c’est une question de continuité opérationnelle. La disponibilité d’une flotte ne dépend pas seulement de la qualité de l’avion, mais de la solidité du système qui l’alimente.
Le vrai coût du F-35 : la liberté d’action
Enfin, l’essai prend une épaisseur très actuelle dès qu’on replace cette dépendance dans un contexte politique plus dur, et plus volatil. Joseph Henrotin n’a pas besoin de forcer le trait : avec Donald Trump, le lien transatlantique se lit plus franchement comme un rapport de forces, où l’allié devient aussi un partenaire qu’on presse, qu’on somme de « payer sa part », et qu’on peut bousculer par l’arme économique.
Dans ce cadre, si la relation devient plus transactionnelle, si la pression commerciale et budgétaire s’assume, les dépendances technico-industrielles cessent d’être un petit risque acceptable ; elles deviennent des leviers. Et c’est là que son livre dépasse la polémique : il ne dit pas que les Européens sont dupes ; il montre qu’ils consentent, souvent au nom de l’interopérabilité, du statut, de l’arrimage stratégique. Mais il pose la question que beaucoup ont évitée : que vaut une capacité si sa pleine efficacité dépend d’un tempo, de flux et de choix qui ne sont pas souverains ?
C’est pour cela que l’essai est passionnant. La thèse est connue, mais Joseph Henrotin la rend opératoire. Il ne dit pas seulement « vous dépendez ». Il montre où la dépendance se niche : dans le logiciel, dans les données, dans la logistique, dans les coûts récurrents, dans la gouvernance du programme. Et il rappelle, au passage, une évidence trop souvent oubliée : un système d’armes n’est « le meilleur » que s’il augmente réelleLe vrai coût du F-35 : la liberté d’action
ment la liberté d’action de l’État qui le finance, y compris quand le temps se gâte.